Extrait de l'émission CPU release Ex0246 : lost + found (rentrée 2026).
Celui qui deviendra un grand bricolo naît au Caire le 11 juin 1945. Le monde sort meurtri de la Seconde Guerre Mondiale et les grands empires s'effondrent. Sa mère quitte l'Égypte avec lui, alors adolescent, direction Paris. Il y fera son lycée, y passera son bac, mais n'arrive pas à se concentrer sur ses études. Il entre donc dans la vie active avec des petits boulots, allant de la voirie à employé de bureau, boucher à coursier et le soir, il bricole dans sa mansarde différentes inventions pour rigoler, et puis pour réfléchir. Voire parfois les vendre.
Il est autodidacte, intuitif, curieux et parfois farceur comme un certain Gaston Lagaffe. Et tout comme le personnage de BD, il expérimente dans sa chambre de bonne la bricolabilité et la miniaturisation des composants électroniques. Inventant par ici une machine à tirer à pile ou face, ou par là, une machine à calculer électronique. Il fera justement le tour des constructeurs et importateurs présents sur Paris avec sa machine à calculer, et c'est dans les bureaux d'un constructeur américain qu'il va découvrir que ce dernier va en importer une, ruinant toute possibilité de breveter son invention.
C'est un autre objet qui va entrer dans les portefeuilles qui va titiller ses méninges.
À cette époque, la carte bancaire en plastique existe déjà dans son format de 85,6 mm par 54 mm normé ID-1 ISO/IEC 7810. En fait, son usage premier était de garantir au vendeur que vous avez le droit de lui signer un chèque. Oui, une simple preuve d'identité avec votre signature, délivrée par un organisme financier privé. Un rôle qui se justifie dans les pays anglo-saxons où la carte d'identité n'existe pas, ni aux États-Unis, ni au Royaume-Uni.
« Multipass »
[Extrait du film « Le Cinquième Élément »]
Dans les années 1950s, Diners Club puis American Express vont en faire un format de paiement simplifié ; permettant au restaurateur ou l'hôtelier d'appeler un centre téléphonique pour valider le paiement plutôt que gérer les travelers' cheque, ardoises et autres monnaies de singe.
Telle une robe de Paco Rabanne, la carte de paiement se fait plastique durant les sixties et commença à fortement intéresser le secteur bancaire, qui réfléchit à simplifier la gestion du paiement par les commerçants. N'oublions pas que dans les années 1960s, la banque est le premier secteur employeur de France, avec un aréopage de commis aux écritures et autres comptables. Tout, absolument tout se faisait au papier, même les saisies sur les gros ordinateurs.
Devenant par sa pétrolisation nettement plus durable que la version carton, l'information client imprimée sur la carte prend du relief : de manière à ce qu'un sabot bancaire copie l'empreinte de l'embossage sur la facturette en papier carbone.
On pose la petite carte iciiii au milieu de la plaque métallique avec les infos du commerçant, on pose le formulaire carbone, on écrit ici le montant de la facture et
[Bruit de sabot bancaire]
on joue violemment le sabot aller et… retour. Y'a plus qu'à signer la douloureuse ici, honorable client.
La sécurité se certifie par la possession de la carte de paiement et la signature du client sur la facture.
Sentant la menace d'American Express qui y a une forte expérience et l'apétit vorace de s'installer en Europe de l'Ouest, 6 banques françaises s'unissent en 1967 et créent le GIE Carte Bleue, avec donc la carte plastique, les compensations bancaires et les commerces clients heureux de ne plus avoir à gérer la monnaie.
Le premier distributeur automatique est inauguré à Londres en 1967, et étonnement, la piste magnétique et le code PIN n'arriveront qu'en 1972.
Donc quand Roland Moreno commence à réfléchir à y mettre une logique électronique embarquée, la carte en plastique supporte comme information ce qui a été sérigraphié, ce qui a été embossé pour être dupliqué au sabot mécanique et une piste magnétique.
Des informations en clair, et pour certaines, pouvant être manipulées par le premier bricoleur éclairé, doué et motivé.
Roland Moreno n'est pas ingénieur, mais il est ingénieux, créatif et il se dit qu'il y a moyen de sécuriser la petite carte en y intégrant le tout jeune microprocesseur et des informations non-volatiles.
Roland Moreno est… le Gourou
Et on l'a dit, l'individu est un trublion. Il racontera dans son autobiographie « Théorie du bordel ambiant », qui est objectivement à hurler de rire, que l'idée de l'invention qui a fait sa fortune, la carte à puce, lui est venue … après avoir fumé un gros tarpé.
Oh pétard ! Il était stone…
[Extrait d'Étienne de Crecy - Prix Choc]
Et en 1990, dire à la télévision qu'on fume de la drogue aussi ouvertement est franchement culotté. Quand il lâche son anecdote en direct à Michel Drucker, le présentateur est aussi défait par la réponse que quand le même Drucker devra annoncer en 2006 que Lordi a gagné l'Eurovision.
Revenons donc en 1974, sur son éclair de génie : En gros, ce qui prenait le plus de volume dans les nouveaux micro-processeurs était la capsule en bakélite et les pattes de connexion. En plaçant une électronique ultra-minimaliste et en mettant des connecteurs larges avec de simples picots de contacts dans le terminal lecteur, le système électronique embarqué peut tenir dans le format carte bancaire… ou dans une bague comme il l'imaginait dans le premier brevet. La puce apporte sa logique et quelques registres minimum, et est alimentée une fois insérée pour discuter avec le terminal. Son idée n'est pas de mettre un vrai microprocesseur mais une logique électronique minime mais robuste, avec un démarrage applicatif immédiat.
Conscient du potentiel de son invention, Roland Moreno fonde la société Innovatron afin de commercialiser ses brevets, mais malgré sa bonne volonté et sa bouille sympathique, il n'arrive pas à transformer l'essai.
La France a boudé pendant des années sa carte à puce. C'est en 1984 qu'enfin, elle va séduire la Direction Générale des Télécommunications, future France Télécom, future Orange [Jingle de la publicité Orange où un super-héros vandalise une cabine téléphonique]. À l'époque, pour téléphoner à quelqu'un quand on était pas chez soi et que le dernier bar est à quelques bornes, on appelait depuis une cabine téléphonique publique, en y mettant des pièces de monnaie.
[Bruit d'un combiné qu'on décroche, et tonalité de disponibilité]
Évidemment que ces cabines étaient très régulièrement vandalisées : une tirelire laissée tout seule dans la rue sans surveillance, aussi blindée que soit son capot, se fera forcément déglinguer.
[ « Non mais, allo, quoi » confirme Nabilla ]
France Télécom va créer la Télécarte et donc initier les français à la carte à puce. Les premières télécartes comportaient 25 ou 50 unités prépayées.
Le principe existait déjà dans d'autres pays, utilisant soit la piste magnétique, donc toujours manipulable, soit un système optique avec une fiabilité très aléatoire, soit une désuète perforation mécanique pour le Japon.
Comment ces unités étaient décomptées ? Très facilement : l'électronique disait combien d'unités il restait dans la carte en comptant les bits de PROM encore vierges. Puis la télécabine enregistrait un bit à un, ce qui la décomptait comme utilisée. Sur une PROM, le passage d'un bit à un est irrémédiable, on la grille, ce qui empêche tout retour à la valeur zéro. Vues les dimensions de la carte et sa logique minimale mais existante, il est extrêmement compliqué pour un bricolo d'arriver à changer la PROM de la carte ou de gruger un lecteur. En tout cas, économiquement pas rentable. Et c'est donc en fumant un cône que Moreno eut cette idée simplissime.
Pour faire une analogie avec l'époque, il a recréé le système du collier à perles prépayé du Club Med qui démonétisait les vacances : un design simple, élégant, facile, économique et surtout pas encombrant.
Si les cabines téléphoniques ne furent plus attaquées pour les pièces, d'autres filous vont tenter de gruger le système de télécartes, par exemple en… collant un bout de scotch sur un des contacts de la puce.
Ben oui, ça a marché, mais que sur les premières générations de cabines.
Puis le système s'est complexifié, et avec la télécarte 120 unités, une véritable logique a pu être embarquée. On passe à un vrai SOC (System on a chip) avec un microprocesseur, un logiciel en ROM et un peu d'EPROM. Logique et robustesse à prix modique qui séduiront enfin les banques et le GIE Carte Bleue en 1987.
La télécarte fut très vite un succès, à la fois en réduisant le vandalisme, France Telecom remplaçant les monnayeurs de cabines téléphoniques par des lecteurs à cartes, et aussi en s'invitant dans la poche du public. Popularité qui s'accentuera avec l'idée originale de thématiser des télécartes en objets publicitaires et événementiels, transformant le bout de plastique monétaire en objet pop et chébran. Quand je pense que ma génération collectionnait frénétiquement les télécartes rares
en espérant spéculer avec. C'était 10 ans avant Magic The Gathering, et depuis… bwarf… ça vaut plus rien !
Ben oui : la popularisation de la téléphonie mobile est passée par là. Téléphones portables qui intègreront avec le système GSM justement la carte à puce en 1991, la carte SIM séparant l'IMEI, l'identité du terminal téléphonique de l'IMSI, la ligne de l'opérateur mobile. Pendant encore 10 ans, les Américains en CDMA s'enquiquineront à transférer leur ligne quand ils changeaient de téléphone à clapet.
Bon, pour être honnête, les dernières unités télécartes furent consommées en France en 2016. Oui, en toute discrétion, le système s'était lentement éteint tel les services minitels nés à la même époque.
En plus d'Innovatron pour la diffusion de ses brevets, l'invention de Moreno sera industrialisée par une entreprise ad-hoc, Gemplus, qui produira les cartes à puces et les terminaux de lecture.
Gemplus deviendra Gemalto suite à la prise de contrôle par un actionnariat américain douteux, et reviendra dans le giron français suite à des péripéties dignes d'un polar économique. Elle est actuellement connue sous le nom de Thales Digital Identity and Security et reste le fabricant leader, alors que les brevets fondamentaux ont expiré depuis un bail.
La puce permet à la carte d'avoir aussi des fonctions sans contact en RFID et NFC, encore un brevet de Moreno, voire d'intégrer un générateur/afficheur de code jetable type TOTP pour les paiements en ligne.
Quant au sinistre sabot à carte bancaire, il n'a pas totalement fini sa carrière puisque des banques françaises délivrent toujours des cartes de paiement avec les infos de comptes embossées en relief.
Alors pourquoi Roland Moreno a marqué ? Parce qu'il a créé une invention incroyablement simple et ingénieuse, et que cette invention est devenue très populaire, toujours vivante en carte bancaire, en puce SIM et certains appareils sensibles. Parce qu'il avait cette dégaine et décontraction d'un Gaston Lagaffe donc imaginatif, original, rieur mais qui a réussi à devenir riche. Parce que son bouquin « La théorie du bordel ambiant » publié en 1990 est à se décrocher les zygomatiques où il livre sans gène ni fausse pudeur ses hasards de l'invention. Et qu'il a démontré qu'un autodidacte peut réussir à se faire une place parmi les géants industriels dans une France élitiste où théoriquement, sans diplôme, point de salut. Relire son livre 40 ans après montre combien certaines remarques sont toujours d'actualité.
Roland Moreno nous a quittés le 12 avril 2012.
Il a été choisi comme personnalité remarquable pour l'année 2026 par l'association Silicium, qui est partenaire de notre émission.
Texte : Da Scritch
Illustration sonore : « Le Cinquième Élément » en VF, par Luc Besson © Europa films / Étienne de Crecy - Prix Choc / Lordi - Hard rock Halleluia / Jingle sonore d'Orange.
Photo : Roland Moreno, CC-By-SA InnovatronWiki