Extrait de l'émission CPU release Ex0247 : Émissions jeunesse ludo-éducatives.
Je vais en surprendre plus d'un sur ce plateau, mais je vais parler d'une émission de télévision pour enfants, très jeunes enfants.
[Générique Teletubbies]
Dans les années 1990s, les « Teletubbies ;» débarquèrent sur la BBC changeant la british subculture avec leur planète au gazon vert (anglais, forcément) où bourgeonne leur petit cottage. Où, sous le radieux soleil à tête de poupon n'est-il-pas s'épanouissaient quatre espèces de nounours avec une télé en guise de bedon. Ben figurez-vous que ce qui a fait le succès de cette émission parmi les producteurs de Radio <FMR> à la fin des années 1990s, ce sont les DJ britanniques qui nous ramenaient des VHS enregistrées. Parce que c'était le truc dont ils avaient besoin le lundi matin, lesdits DJs en sortant de boîte de nuit, pour émerger avant de se rendormir, ne s'exprimant qu'avec les mêmes voyelles contemplatives que les peluches à antenne wifi, encore dans les affres d'un week-end à picoler et consommer d'autres substances pharmaceutiquement douteuses.
Mais je ne juge pas. C'était après le week-end…
Eh, attendez… Oh purée, je viens de comprendre comment a été écrit « Teletubbies ;» !
Maintenant, imaginez une émission japonaise preschool, éducative pour jeunes enfants, tout aussi addictive pour des adultes ingénieux en fin de soirée. « ピタゴラスイッチ » (Pitagora Suichi
) est une émission de la très institutionnelle télé publique NHK créée en 2002 et toujours en cours de diffusion. Chaque numéro de cette émission dure 10 ou 15 minutes et est diffusée le matin à l'heure du petit déjeuner avant que les parents n'envoient leur gosse crécher en kindergarden. Pardon, ils disent 幼稚園
(yōchien
).
Des marionnettes racontent une histoire, symbolisant des jeunes enfants qui veulent apprendre quelque chose. On leur rétorque d'ouvrir un dictionnaire, mais ils ne savent pas lire… s'enchaine alors différentes séquences pour leur expliquer ce qui les interroge, avec parfois des invités surprises. L'idée de « ピタゴラスイッチ » (Pitagora Suichi
) est de donner aux très très jeunes téléspectateurs les fondamentaux de physiques et de maths sur leur monde immédiat, en espérant de leur donner le goût des sciences, le petit déclic de Pythagore, en anglais, le Pythagora Switch
, d'où le nom en japonais dérivé de l'anglais.
L'émission est composé de plusieurs segments, dont celui qui nous intéresse :
« Pythagora Devices » (« ピタゴラ装置 », Pitagora Souchi
)
Une machine de Pythagore
est la dénomination japonaise équivalente à l'expression américaine Rube Goldberg device
ou en anglais britannique Heath Robinson device
, qui en France se traduit en Machine infernale
.
Ouais, là où les japonais font référence à un mathématicien grec, et les anglo-saxons à des dessinateurs de presse, dans notre hexagone cocardier, on préfère retenir la machine qui a failli, par son régicide intenté, renverser les belles lettres plutôt que s'extasier en observant le monde physique. À force de supprimer les cours de science jusqu'au lycée, tu m'étonnes qu'il y aie tant de pharmaciens homéopathes dans notre pays !
Donc, une machine infernale
est, en gros, une installation d'art moderne mécanique inutilement compliquée qui n'a pour finalité qu'une action extrêmement simple comme faire tomber un morceau de sucre dans une tasse de café.
Eh oui, c'est rude pour un mardi 9 h du matin, moment de la rediffusion de CPU sur Radio <FMR>.
Pour la partie majeure de mon auditoire qui préfèrerait une analogie informatique, c'est comme coder une programme Typescript pour que le compilateur oublie de produire un exécutable mais se mette à faire tourner Doom. [Eh oui, ça existe]
Revenons à ce segment court « ピタゴラ装置 » (Pitagora Souchi
) de l'émission japonaise « ピタゴラスイッチ » (Pitagora Suichi
). Durant un unique plan séquence au suspens insoutenable mais immanquable prévisible, nous observons le voyage d'une petite bille dans un chemin tortueux fait d'éléments de la vie de tous les jours bizarrement agencés qui mène la petite sphère métallique vers son inéluctable destin : faire apparaître physiquement les 8 kana de l'émission ピタゴラスイッチ
dans l'entêtant leitmotiv musical de la capsule vidéo.
Alors, je tiens à remercier Sébastien et Cécile qui m'ont rapporté le premier livre-DVD de la série. Il a été édité y'a longtemps mais il est régulièrement ré-édité. L'avoir en main est un bonheur, sachant que le DVD est en zone 2, on peut parfaitement le lire en France. Et que le livret montre l'incroyable masse de calcul effectuée par des ingénieurs pour les séquences, ainsi que les astuces invisibles à la caméra pour parfois redonner un coup d'énergie à la bille.
Pas besoin d'un rail de coke dans le Baba, parce que dans chaque saynète, tout n'est que forces physiques : gravité, déformations, transmission d'énergie, élasticité, magnétisme, électrostatisme… chaque effet a été soigneusement calculé à 4 chiffres après la virgule, il n'y a strictement aucune place au hasard. J'imagine qu'avant le tournage, des cabinets d'ingénieurs ont longuement planché pour établir très exactement le fonctionnement de chacune de leurs infernales mécaniques, se tirant la bourre pour impressionner les collègues. Que la mise en œuvre de chaque machine a été implacablement répétée, tout comme les valeurs de plans du cameraman qui donne une action parfaitement lisible.
C'est donc ce que la NHK montre à des gosses en Primaire… ah ben d'un coup, tu comprends que la précision et la complexité de certains appareils japonais est un produit culturel de leur éducation.
Franchement, montrez une séquence de « ピタゴラ装置 » (Pitagora Souchi
) en cours de sciences physiques au collège et demandez aux élèves ce qui s'est exactement passé : je parie que vous transformez un cours rébarbatif en un moment passionnant et collectif.
Vous ne pouvez pas croire ce que ce DVD soit si précieux pour ceux qui reçoivent des parents aux enfants notoirement turbulents. Mettez-les devant, je parle des mioches, et ils vont être d'un coup très attentifs. C'est fou ce que la petite musique hypnotise. Du moins, jusqu'à ce que le papa débarque, à savoir Dusport, notre bien aimé directeur de la programmation musicale, en m'hurlant dessus :
Mais tu veux qu'ils me braquent ma caisse à outils ?
Bon, maintenant que sa progéniture, à savoir les Trois Cavaliers de l'Apocalypse, sont majeurs, nous avons autre chose à craindre de leur part. Je crois que depuis le temps, y'a prescription. Mais quand même ! On va pas me faire croire qu'en sortant de HEC, on comprend forcément les deux mots faisabilité technique
.
Les Fondamentaux, la Baaaaase, quoi !
Revenons à cette séquence vidéo. Le moindre placement d'objet a été clairement calculé avec minutie : il y a un rythme, une mécanique telle que, par exemple, quand une bille rebondit sur un tambour, elle reprend sa rampe exactement à l'apogée de sa trajectoire, ni avant ni après. Tu sens bien que la moindre poussière de craie aurait fait rebondir en arrière la bille. C'est sub-millimétrique ! Une précision nipponne qui ajoute de la fascination à ces plans-séquences.
Si en plus, vous êtes attentifs, vous trouverez dans le décor de nombreux livres, mais aussi des ustensiles italiens de cuisine, des cageots de fraises françaises, des romans de l'âge d'or de la science-fiction américaine et j'en passe. Du placement d'objets qui n'interviennent pas mais font partie du spectacle, sans être là pour des raisons publicitaires. Rien que ce genre de détails font qu'on a envie de revoir plusieurs fois la scène pour voir si on a bien tout vu.
« ピタゴラ装置 » (Pitagora Souchi
, appareils de Pythagore
)
Un livre DVD ou Blu-ray co-édité par la NHK et Shogakukan. DVD zone 2 NTSC, livre et affichages en japonais.
La série a connu trois numéros, parfois ré-édités, trouvables en occasion sur Amazon Japan à partir de 15€ plus frais de port.
Cette émission, mais surtout la séquence « ピタゴラ装置 » sont difficilement trouvables hors du Japon. Néanmoins le site de la NHK éducation est librement accessible, tout comme leur application mobile, mais bien évidemment, entièrement qu'en Japonais, donc bonne chance ! Mais si ça peut inculquer les bases à un enfant en maternelle ou à un chef commercial avant son café du matin, qui sait ?…
[Gabriel] — Non mais c'est pas vrai, il remet ça ?
[Touff] — Quoi ?
[Gabriel] — Ben tu vas voir, il va faire une suggestion d'achat de programmes à Arte ou à France Télé, et dans la foulée, il va envoyer son CV. Eh ! Mec ! T'es qu'un animateur radio bénévole ! Ça fait plus de 30 ans que t'es au micro à Radio <FMR> sur ton temps libre ! Ton vrai métier c'est de coder !
[DaScritch] — Mais quoooiiiiii ? Laisse moi croire que ma carrière télé n'a pas été un échec.
[Touff] — Allons allons, DaScritch… Tu sais bien que c'est fini tout ça. Maintenant, c'est Twitch, Netflix et OnlyFans. Tiens, reprends un verre, ce coup de blues va passer.
Texte : Da Scritch
Relecture : Marc Bruyère
Voix complémentaires : Gabriel et Touff
Illustration sonore : Teletubbies © BBC Studios, D.R. / ピタゴラスイッチ © NHK, D.R.
Photo : ¤ NHK, D.R..