Extrait de l'émission CPU release Ex0248 : Turbulences à Taïwan, première partie.
Audrey Tang naît à Taïwan le 18 avril 1981 sous une identité masculine.
En juin 1989, son père est un témoin direct de la violente répression contre le mouvement étudiant place Tian'anmen à Pékin. Inutile de vous dire qu'elle est donc sensibilisée sur les questions politiques assez jeune. Elle quitte volontairement l'école à l'âge de 14 ans, se concentrant sur l'autoformation qu'elle va axer sur l'informatique. C'est donc naturellement qu'en tant qu'autodidacte, qu'elle est très vite attirée par le mouvement open-source qui est en train de décoller grâce aux premières distributions Linux. De la technologie et une action politique, elle va pleinement se réaliser.
Audrey Tang est Le Gourou
Outre ses contributions open-source dans du code, elle a fait nombre de traductions de logiciels et de livres en chinois traditionnel, l'écriture en usage à Taïwan.
Contributrice importante dans l'écosystème du langage Perl, elle participe à la migration vers Perl 5 puis Perl 6, notamment en créant l'outil de paquetage et repository PAR, Perl ARchive toolkit, ce qui permet d'industrialiser les gestions de projets, ou encore l'outil de versionning SVK ou encore le tableur en ligne EtherCalc. Et elle est aussi une experte reconnue dans le langage Haskell.
Audrey Tang ne cache pas son idéologie ouvertement libertaire et son désir de peser sur la scène politique de Taipei. Alors qu'elle mène une carrière d'entrepreneuse dans la Silicon Valley, elle s'implique néanmoins dans les débats politiques à Taïwan, allant jusqu'à participer au mouvement des Tournesols en 2014 ; lequel a occupé le parlement pendant 3 semaines dans le but de bloquer un accord de marché libre entre Taïwan et la Chine. Le gouvernement mis en difficulté par les Tournesols sur cet accord jugé trop favorable pour la Chine, désamorce la situation en leur demandant justement de proposer un moyen de remonter démocratiquement les remarques.
Ça tombe pile poil pour Audrey Tang : concevoir un moyen simple qui permettra même à des gens peu motivés de s'engager dans une réelle action politique. g0v [/gov-zero/], un groupe militant dont elle est membre clé, proposera vTaiwan, un système de démocratie participative par des forum de discussion, qui arrive à un consensus par un système de points clés. Un exemple particulièrement flagrant concerne l'entreprise Über. Du moins, c'est ce que j'en ai compris, ne comprenant pas le Mandarin, ni ne lisant le Chinois traditionnel.
Nommée le 1er Octobre 2016 dans le gouvernement Lin Chuan comme ministre du Numérique, elle serait alors la première officielle de gouvernement transgenre au monde. Elle restera en place jusqu'en 2024, malgré plusieurs changements de cabinets et alternances politiques.
Dans ce pays qui ré-invente sa démocratie, mais qui est aussi face à une immense pression politique et numérique de Pékin, les défis ne manquent pas. Et pour cela, elle a des principes très orientés sur l'action citoyenne comme l'open-data, la gouvernance ouverte et la collaboration entre le gouvernement et les mouvements citoyens.
Audrey Tang a notamment lancé la refonte du site web moedict lors d'un hackathon en 2013.
Moedict ? Revised MoE Dictionnary, MoE pour Ministère de l'Éducation.
Imaginez que l'Académie Française ouvre l'édition de son Dictionnaire au lieu de bitcher Wikipédia et procrastiner laborieusement l'écriture de sa 9ème édition de 1935 jusqu'en 2025, et vous avez une idée du fossé qui nous sépare.
Car le dictionnaire officiel de Taïwan est devenu collaboratif, en licence ouverte, propose les différentes écritures chinoises (traditionnel, simplifié, etc) et les traductions en anglais, français et allemand. Le moto derrière est politique : Reclaim our language
(Se réapproprier notre langue
), ne pas laisser les langues chinoises sous l'égide exclusive de Pékin, et au contraire accepter des contributions du monde entier.
Immanquablement, les réalisations d'Audrey Tang sont à mettre en parallèle avec le destin brisé d'Aaron Swartz.
Elle fait en sorte que Taïwan montre que le numérique peut être le moyen de défendre la démocratie.
Texte : Da Scritch
Photo : CC Audrey Tang